mercredi, novembre 21, 2018
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DOSSIER

Recyclage des matériaux au Togo : quand les enfants s’y mêlent…

Le recyclage et la vente de matériaux de récupération sont devenus au Togo un “petit business” très prisé. Ces dernières années, le job préalablement privilégié par des hommes draine de plus en plus d’enfants.

À 9 ans, Nathalie intègre déjà le cercle de ceux qui se battent pour survivre. Au lendemain des congés de pâques, la jeune fille ne rejoindra pas l’école comme les enfants de son âge. D’un air décontracté, à l’aide d’un crochet en métal, elle fouille minutieusement un tas d’ordures ménagères à la décharge urbaine d’Agoè-Nyivé. Vêtue d’une jupe aux couleurs à peine reconnaissables, un gant à la main droite et arborant de souliers de fortune, c’est ainsi que Nathalie brave chaque matin, les montagnes d’ordures du plus grand dépotoir urbain de la ville de Lomé à la collecte de sachets d’eau, de boîtes de conserve et de métaux. En fin de journée, Nathalie va vendre sa collecte à un acheteur privé d’objets recyclés tout près de la décharge.

Tout comme Nathalie, beaucoup d’enfants se retrouvent au risque de leur vie, à côtoyer les dépotoirs, arpenter les tas de débris ou encore à sillonner les ruelles à la recherche de métaux usés. Selon le Syndicat national des chargeurs, revendeurs et exportateurs des métaux usés du Togo (SYNREMUT), la présence des enfants est plus prononcée pendant des jours spécifiques. “Pendant les jours non-ouvrés où les enfants ne vont pas à l’école ou quand les enfants sont en congé ou en vacances, ils sont enclins à se livrer aux activités de collectes des métaux. Ce n’est pas des travailleurs à temps plein, mais juste des enfants à la recherche de petits sous pour passer la journée et s’acheter de petits jouets“, a reconnu Habib Amouzou, Chargé de communication du SYNREMUT.

Toutefois, tous les enfants ne s’adonnent pas à cœur joie aux activités de recyclage, révèle un défenseur des droits de l’enfant. « Si les enfants font les poubelles parfois, c’est en connivence avec leurs parents. Les parents veulent mettre leurs enfants dans la collecte des objets pour qu’ils puissent les aider à ramasser suffisamment de métaux pour aller vendre », a indiqué Cléophas Mally, Directeur de WAO-Afrique, une ONG réputée dans la lutte contre le travail des enfants.

“Ces enfants font ce travail parce qu’ils ont faim”

La pauvreté est le premier mobile d’attraction du recyclage. Le profil des enfants dans ce secteur en dit long sur leur situation socio-économique. Ils se lancent dans ce secteur urbain informel pour soit gagner leur pain quotidien ou augmenter le revenu de leur famille.
« Ces enfants font ce travail parce qu’ils ont faim. Cela ne peut pas être une joie pour un parent comme moi de voir mon enfant dans cet état. Mais c’est parce que nous aussi, nous n’avons rien à leur donner que nous fermons les yeux sur ce phénomène », a expliqué une recycleuse, mère de deux enfants.
Dans les rangs de la société civile, la demande croissante en matériaux recyclés, la déscolarisation et la non-scolarisation des enfants sont pointées du doigt accusateur. Le vrai problème, aujourd’hui, souligne-t-on à WAO-Afrique, est la présence des sociétés d’achat des objets recyclés, surtout les métaux usés.

« Une fois qu’il y a la demande, il y a l’offre. Il y a des sociétés qui achètent des métaux soit pour les exporter vers l’Occident ou recycler ces métaux en d’autres choses, ce qui fait que c’est une source de revenus. C’est ainsi qu’il est apparu que les enfants, au risque de leur vie, vont dans ces dépotoirs pour aller ramasser les plastiques, les métaux pour les revendre », a indiqué Cléophas Mally.

Ce secteur informel en cours de structuration, poursuit M. Mally, est une aubaine économique pour les enfants déscolarisés ou non scolarisés. « Si les enfants quittent l’école ou n’ont pas accès à l’école, pour éviter de vivre dans l’oisiveté, ils développent eux-mêmes une stratégie de survie et c’est cette stratégie qui les conduit dans la mobilité jusqu’à arriver au dépotoir. Pour moi, le recyclage ce n’est pas une cause de la déscolarisation, mais il vient parce qu’il y a déscolarisation », a-t-il déploré.

Le vrai visage du recyclage

Pendant que les opérateurs économiques et les défenseurs de l’environnement se frottent les mains, les défenseurs des droits de l’enfant crient au danger. Les conséquences sont dramatiques sur plusieurs plans, soulignent ces derniers. La composition des ordures tant ménagères qu’industrielles et les conditions de travail sans protection idoine, exposent constamment les enfants à de véritables dangers.
« Ces enfants inhalent des gaz toxiques que produisent ces déchets et qui vont constituer plus tard des maladies pour eux, soit du cancer, des maladies de poumons, des reins… Des maladies qu’on ne verra pas aujourd’hui, mais à la longue. Il y a aussi le risque de certaines maladies graves comme le choléra, la fièvre typhoïde … Ces enfants peuvent être sujets à des blessures graves, parfois mortelles et à des maladies contagieuses », informe une source médicale.

Le recyclage conduit également à l’exploitation et au travail des enfants, deux phénomènes punis par la législation togolaise. ” Est-ce qu’à juste titre, l’offre que les enfants donnent, la demande paie en conséquence ? Quand je vois des gens ramasser des objets qu’on achète à 25, 50, 75 ou 200 francs CFA le kilo, c’est de l’exploitation “, affirme M. Mally fort de ces riches expériences dans la lutte contre les formes d’exploitation des enfants.

Au SYNREMUT, on ne voit pas non plus d’un bon œil ce travail impliquant les enfants : « Nous voyons des enfants qui vont récolter des métaux usés et vont les vendre à ceux qui les revendent. Ça peut être assimilé au travail des enfants. Ceux qui achètent les métaux chez ces enfants encouragent le travail des enfants ».

Plusieurs rapports internationaux décrient largement le rôle du recyclage des matériaux usés dans la déperdition scolaire des mineurs. Si rien n’est fait de sitôt pour arrêter la main-d’œuvre infantile, le Togo sera à l’avenir confronté à un véritable problème de santé publique.

« C’est un phénomène très dangereux pour l’avenir de notre pays. Si une grande partie de la jeunesse va devenir malade, je me pose la question comment va être notre développement d’ici 20 à 40 ans. C’est qu’on va trouver beaucoup de jeunes qui vont mourir subitement à cause de ces dépotoirs qui ont eu des conséquences dramatiques sur eux », prévient-on à WAO-Afrique.

La société civile à l’avant-garde de la lutte contre le phénomène

La société civile a choisi de prendre ses responsabilités pour préserver les enfants des dangers du recyclage. Le SYNREMUT annonce dans les prochains jours, une vaste campagne de sensibilisation de ses membres sur le travail des enfants dans le secteur de la vente des métaux usés. Elle sera suivie d’une immatriculation des vendeurs et acheteurs de métaux usés qui auront une interdiction formelle d’achat auprès de mineurs.

De son côté, WAO-Afrique, recommande des actions pour attirer l’attention des enfants, des parents et des pouvoirs publics sur les dangers que courent les enfants dans le recyclage des matériaux.

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